Body Reflections · Volume II Mouvement III · Traverser le temps
Quand le temps a commencé à ralentir
Elle a souri et m’a dit :
« Le temps passe si vite, n’est-ce pas ? »
Je l’ai regardée un instant, puis j’ai répondu :
« Pas pour moi. »
« Mes journées me semblent très longues. »
Elle a paru surprise.
La plupart des gens attendent la même réponse.
« Oui, la vie file. »
Mais ce n’est pas ainsi que je le vis.
Elle était venue parce qu’elle était épuisée.
Elle avait du mal à s’endormir.
Sa respiration était courte.
Elle serrait les dents la nuit depuis près de trente ans.
Lorsque je lui ai demandé si elle prenait encore, chaque jour, quelques minutes calmes simplement pour rester avec elle-même, elle a répondu, presque innocemment :
« Pas récemment. »
Pourquoi ?
Sa fille allait bientôt quitter la maison pour l’université.
La maison était en travaux.
Il y avait toujours du bruit.
Toujours quelque chose à faire.
Elle parlait comme si la vie était devenue une longue liste de tâches inachevées.
Puis elle a dit quelque chose qui m’est resté.
« La méditation demande un temps dédié. »
Je me suis demandé si ce n’était pas précisément le problème.
Quelque part en chemin, le repos était devenu une tâche de plus à accomplir.
Beaucoup de personnes me disent que le temps passe plus vite en vieillissant.
Je ne suis pas sûr que l’âge en soit la raison.
Ce qui disparaît, ce n’est peut-être pas le temps lui-même.
C’est peut-être notre attention.
Lorsque l’esprit est toujours occupé par demain,
aujourd’hui devient étrangement invisible.
Les jours se mêlent aux semaines.
Les semaines deviennent des années.
Un matin, on se réveille et l’on se demande où sont passées les trente dernières années.
Le corps s’en aperçoit longtemps avant nous.
La respiration devient plus courte.
Le sommeil devient plus léger.
La mâchoire se serre pendant la nuit.
Les épaules restent hautes, même lorsqu’il n’y a plus rien à porter.
Le corps continue de se préparer à la suite,
sans jamais recevoir la permission de revenir à ce qui est là.
J’ai remarqué autre chose dans ma propre vie.
Mes journées me semblent longues.
Non pas parce qu’il ne se passe rien.
Bien au contraire.
Une seule conversation avec un patient peut rester en moi pendant des heures.
Un souffle profond peut tout à fait changer l’atmosphère d’une pièce.
Voir quelqu’un se tenir de nouveau debout, après des semaines de peur, peut faire durer quarante minutes d’une plénitude étonnante.
Le temps n’a pas ralenti.
C’est mon attention qui a ralenti.
Peut-être que le changement ne se mesure pas seulement à la diminution de la douleur.
Peut-être qu’il se trouve aussi dans la capacité retrouvée d’habiter pleinement un seul instant.
Lorsque cela arrive,
un souffle n’est plus seulement un souffle.
Un pas n’est plus seulement un pas.
Un après-midi ordinaire n’est plus quelque chose à traverser en vitesse.
Il devient une part d’une vie qui est réellement vécue.
Le corps n’a jamais compté les années.
Il a toujours compté les instants de sécurité,
les instants de souffle,
les instants de présence.
C’est peut-être pour cela que, lorsque nous revenons enfin dans nos corps,
le temps ne disparaît pas.
Il rentre tranquillement chez lui.
Dans ce Volume
Body Reflections · Volume II
Mouvement III · Traverser le temps
Essential 07
